«Éléonore, beaucoup trop habituée à cette fatale irritation du coeur qui nous prive de tout autre sentiment, s’étonnait qu’un être si distrait, si froid, puisse supporter son immobile existence. Sa tante se levait tous les jours à la même heure, faisait sa prière à la même heure, recevait à la même heure les pieux amis qui venaient la visiter et dont l’existence était aussi monotone et apathique que la sienne. Les repas étaient réglés ; mais elle priait sans onction, mangeait sans appétit et se mettait au lit sans avoir la moindre incitation au sommeil. Sa vie était purement machinale, mais la machine était si bien montée qu’elle paraissait se rendre compte de ses mouvements et en éprouver une sorte de satisfaction.
Éléonore s’efforça vainement d’imiter cette vie de froide médiocrité. Elle voyait un être inférieur à elle sous tous les rapports, jouir d’une espèce de bonheur, tandis qu’elle-même était malheureuse et s’en étonnait. Hélas ! elle ne savait pas que ceux qui sont privés de coeur et d’imagination sont les seuls qui sachent jouir des agréments de la vie. Une indolente et froide médiocrité leur suffit dans leurs occupations comme dans leurs distractions. Le plaisir ne signifie rien d’autre pour eux que d’être exempts de souffrances véritables, et ils n’associent la douleur qu’à l’idée de maux corporels ou calamités extérieures : la source de la douleur ou du plaisir ne se trouve jamais dans leur coeur, tandis que ceux qui sentent profondément l’y cherchent rarement ailleurs. Tant pis pour eux. C’est peut-être le meilleur de la condition humaine que d’être réduit à subvenir aux nécessités de la vie et d’être satisfait lorsqu’on y parvient ; au-delà, tout n’est que rêve de démence, agonie du désespoir. Mieux vaut la sombre mélancolie d’un jour d’hiver, dont la morne tristesse sans jamais diminuer du moins ne s’accroît point et que nous contemplons d’un oeil indifférent qui craint guère les menaces futures, que la glorieuse violence d’un jour d’été où, haletants sous la pourpre et l’or du couchant, nous voyons l’est s’assombrir, les armées du ciel assembler leur tonnerre, et la foudre, peut-être, nous réduire en cendres.»
in Melmoth – Charles R. Maturin
Je n’aurais dit mieux.
Je ressens cet extrait comme profondément vrai, et après tant d’errances, je crois que je préfère aspirer à la médiocrité. Si seulement.
Merci pour cette découverte.
Mais de rien !
Melmoth est un livre noir, de différentes façons, mais pas seulement. Et j’estime qu’il serait fort dommage de le lire en passant à côté de son humour discret bien qu’assez présent et incisif, en filigrane.